Les
fichiers informatiques traitant des questions de police et de
sécurité nationale ne sont pas aussi "sensibles"
que les autres. C'est ce qui se prépare dans le cadre d'un
projet de loi, adopté en première lecture par les
députés, le 30 janvier.
La Commission nationale de l'informatique et des libertés
(Cnil) va devoir apprendre à conjuguer le mot "souveraineté"
au double conditionnel. Dans le projet de loi adopté en
première lecture par les députés le 30 janvier,
la notion de "fichiers de souveraineté" est clairement
définie comme «intéressant la sûreté
de l'État, la défense, la sécurité
publique ou la répression pénale, ainsi que les
fichiers utilisant le numéro [de sécurité
sociale, Ndlr] ou portant sur la quasi-totalité de la population».
La Cnil aura toujours son mot à dire sur ces traitements
administratifs, mais cet avis n'aura plus à être
pris en compte...
Comme l'a annoncé
la garde des Sceaux Marylise Lebranchu devant les députés,
ces fichiers «seront autorisés par un acte réglementaire
pris après avis de la Cnil», mais «il ne sera
plus exigé que cet avis soit conforme, comme c'est actuellement
le cas pour les traitements de souveraineté, mais cet avis
sera publié en même temps que le décret autorisant
le traitement, de manière à ce que, le cas échéant,
les observations ou les réserves de la Cnil soient parfaitement
connues». «Parfaitement connues», mais pouvant
être parfaitement ignorées, cela va de soi...
Faciliter le travail de la police
Le député
RPR Patrice Martin-Lalande a bien tenté, lors des quelques
heures de débat du 30 janvier à l'Assemblée,
de modérer ce principe, mais ses amendements ont été
repoussés. «Le texte fait preuve en effet d'un certain
relâchement, et c'est un euphémisme, dans le contrôle
exercé sur les fichiers publics», s'est-il exclamé.
«Tous les fichiers qui pourront être autorisés
par le Conseil d'État ou par le ministre ne sont plus aussi
protégés que par la loi de 1978, qui prévoyait
un avis favorable de la Cnil. (...) Et si l'avis de la Cnil doit
être "publié et motivé", la publication
d'un avis défavorable sera loin d'avoir la même force
juridique qu'un avis favorable obligatoire.»
Le député,
qui n'a pas eu, comme ses collègues de tous bords, la même
clairvoyance citoyenne en avalisant la loi sécurité
quotidienne (LSQ) l'an dernier, avoue qu'il est tout de même
favorable à un «assouplissement des contraintes qui
pèsent sur certains fichiers publics, notamment pour faciliter
la tâche de la gendarmerie, de la police et de la justice».
«Mais aucune décision, sur un sujet aussi grave,
ne doit être prise sans qu'un réel débat n'ait
été organisé.»
En revanche, la commission
des lois de l'Assemblée a adopté une mesure pour
mieux s'assurer du caractère "souverain" de l'usage
sans contrôle du numéro de sécurité
sociale (le NIR, numéro d'inscription au répertoire
national).
Le troisième pilier de l'UE
Mais un autre amendement
adopté le 30 janvier, au chapitre «Pouvoir de sanction
administrative de la Cnil», enfonce le clou: si le gestionnaire
d'un fichier illégal «ne se conforme pas à
la mise en demeure», la Cnil pourra «procéder
à la destruction des traitements (...)»... De tous
les traitements? Et bien non: «à l'exception de ceux
mis en oeuvre par l'État en matière de défense,
de sécurité ou de sûreté publique».
CQFD.
Thierry Jarlet, responsable
de la communication de la Cnil, rappelle que cette notion de souveraineté
est imposée par l'Union européenne (UE). La directive
de 1995 sur la protection des données à caractère
personnel, que ce projet de loi est censé transposer, ne
couvre en effet pas tous les domaines. Notamment est exclu, tout
ce qui concerne le «troisième pilier» de l'UE,
à savoir les questions de police, justice, de sécurité
et de défense nationale. C'est sur ce même principe,
qu'est discutée en ce moment la révision d'une directive
de 1997 sur la «vie privée dans les communications
électroniques», dont nous nous sommes fait l'écho
à de nombreuses reprises, l'an dernier.
En revanche, explique
Thierry Jarlet, liberté était laissée, à
chaque état membre de subordonner ou non ces fichiers "souverains"
au visa de la Cnil. Tel n'a donc pas été le cas.
Stic, SIS et Eurodac
Restent en mémoire,
en effet, de très mauvais souvenirs. Fichier de "souveraineté"
par excellence: le fameux système de traitement des infractions
constatées, le Stic. Créé sous le gouvernement
Juppé en 1995, ce fichier interpolice qui recense les noms
des suspects, des victimes, comme ceux de simples témoins,
a fonctionné en toute illégalité jusqu'à
un décret pris en... juillet 2001! Le Conseil d'État
et la Cnil se sont renvoyé le dossier à plusieurs
reprises, expliquant en partie ce retard administratif. Le fait
que l'avis de la Cnil devait être "conforme" (à
la virgule près) à celui du Conseil d' État
n'a rien arrangé. Désormais, le gouvernement pourra
donc s'en passer. Et la Commission aura la conscience tranquille
en rendant public son avis.
Tous les traitements
croisés d'Europol, par exemple, entrent dans ce cas de
figure. Comme le SIS (Système d'informations Schengen),
qui traite le point très sensible de l'immigration; tout
comme le système intereuropéen "Eurodac",
officialisé en décembre 2000, qui enregistre les
empreintes digitales de tout candidat étranger à
l'asile politique dans un des pays de l'Union.